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La brume qui stagnait sur Ker Adner était produite pas le lac et la matinée glaciale. C’était une exhalation humide et froide qui faisait grelotter jusqu’aux os. La petite ville naine était construite sur une mine de fer. Ce n’était pas une forteresse puissante et sa garnison atteignait à peine deux cents combattants.
Les nains qui s’étaient regroupés sur les murailles voyaient leur mort s’avancer vers eux sous la forme d’un bélier dirigé vers les portes. L’humidité poisseuse, qui s’accrochait aux peaux fraichement écorchée qui recouvrait sa casemate mobile, empêchait qu’on l’incendie.
Les mineurs jetèrent des grenades à mèches, de simples pierres creusées et remplis de poudre, sur les assaillants qui poussaient des échelles et une tour de siège vers les remparts. Les explosions jetèrent au sol des rangées de gobelins vêtus de fourrures et bardés de pièces d’équipements rouillées.
Des archers équipés de mauvais arcs en cornes de chèvres tirèrent une volée de courtes flèches empennées de plumes de corbeaux. Les traits se brisèrent sur les créneaux et les boucliers des nains. Leurs arbalètes ripostèrent. Des brèches béantes s’ouvrirent dans la ruée de corps verts qui se pressait aux pieds des murs. Mais d’autres arrivaient encore, un flot intarissable qui gonflait les créatures déjà présentes dans l’ancienne vallée glaciaire.
Les échelles touchèrent les merlons et un grouillement de gobelins s’y accrochèrent pour grimper. Au sommet, ils firent connaissances avec les haches des barbus. Ceux-ci avaient beaucoup bu la veille dans l’attente de l’attaque. Ils avaient chantés de vieilles chansons parlant de salles oubliées, de dragons, d’or et de rois anciens. Ils étaient en paix et saisis de l’étrange exaltation de ceux qui savent qu’ils vont mourir !
Des centaines de gobelins montèrent pour faire face à seulement soixante nains. Rien n’aurait pu les préparer à la furie des défenseurs. Les peaux vertes retombaient en hurlant, aspergeant ceux qui montaient de leur sang glauque. Quelques nains tombèrent bien, mais pour un qui s’effondrait dix gobelins connaissaient le trépas. Certains attaquants arrivés sur les murs se laissèrent tomber dans le vide pour ne pas affronter les nains, d’autres lâchèrent leurs armes avant d’arriver aux échelles et se mirent à courir vers le fond de la vallée.
Les cris moqueurs des barbus et leurs rires accentuèrent la panique des assaillants. Ils laissèrent derrière eux un sol jonché de cadavres.
Ce n’était que le premier assaut.
Le bélier avait continué à avancer et la tête se balança une première fois avant de heurter la porte de fer et la faire résonner. D’un tube au dessus du vantail sortit un tourbillon de flammes liquides. Les gobelins qui se pressaient auprès de la machine de guerre furent éclaboussés et s’embrasèrent en instant. Mais le bélier se contenta de fumer légèrement tandis qu’une chaîne de peaux-vertes l’aspergeait de seaux d’eau puisés dans le lac proche.
La tour de siège s’était aussi approchée malgré les multiples carreaux d’arbalètes qui la hérissaient à présent. Le pont levis fait d’épaisses solives mal jointes s’abatis sur le rempart. Les nains qui défendaient ce secteur étaient de simples mineurs qui faisaient usages de leurs outils : explosifs, barres à mine et pioche, comme arme. Ils eurent un mouvement de recul en voyant débarquer un flot d’orque brinquebalant dans des armures d’acier bardées de pointes et brandissant des cimeterres aux formes improbables.
En un instant, ce fut le carnage. Les barbus étaient trop mal armés et protégés pour faire face à de tels ennemis. Ils avaient déjà perdus le milieu de la section de la muraille, entre deux tours, lorsque des renforts arrivèrent. Les Grands Gardes du Corps entouraient le roi de Ker Adner, reconnaissable à son heaume bardé de grandes ailes. Tous portaient des armures d’écailles dorées à l’or fin et de grandes haches à deux mains.
Les assaillants qui osaient s’approcher s’effondraient et la violence du combat redoubla. Même si les orques étaient plus nombreux et recevaient encore des renforts, leur avance s’arrêta et de temps à autre on pouvait voir un guerrier basculer dans le vide après un dernier cri d’effroi.
Le bélier continuait cependant à matraquer la porte. A présent chaque coup l’ébranlait d’avantage et le faisait vibrer comme un gong. Les massives ferrures sur lesquelles pivotaient les battants menaçaient de s’arracher en dépit des défenseurs qui cherchaient à les renforcer. Les barres de métal étaient sur le point de s’arracher à leurs logements. Même les battants de fer se tordaient.
Un choc plus violent jeta au sol les nains qui s’arcboutaient sur la porte, puis un grincement de mauvais augure précéda la chute du vantail.
Certains furent écrasés, les autres se regroupèrent, empoignèrent leurs marteaux de guerre et commencèrent à matraquer en cadence leurs boucliers.
Le bélier recula pour faire place à une ruée de monteurs de loups. Ces gobelins chargèrent leurs cimeterres au poing. Les nains reçurent le choc, épaules contre épaules, fracassant les têtes lupines de leurs armes, repoussant crocs et lames de leurs boucliers. Dans la voûte de la porte, des mâchicoulis se découvrirent. Huile bouillante, pierres et feu grégeois tombèrent parmi les monstrueux cavaliers. Le carnage provoqua la déroute des agresseurs, mais un flot de fantassins : lanciers, épéistes, archers, continuait à être dégorgé par la brèche.
Les porteurs de marteau combattirent aussi longtemps qu’ile le purent. Leurs lignes plièrent et se désagrégèrent. Certains moururent là, d’autres se réfugièrent dans des maisons, ou furent emporté par la marée de peaux-vertes. Les portes des tours de défenses furent attaquées à la hache et enfoncées. Les arbalétriers combattirent dans les escaliers et finirent par succomber. Les gobelins prirent à revers les défenseurs sur les toits. Certains groupes encerclés combattirent pendant des heures. Les exploits glorieux de ces défenseurs ne devaient cependant jamais être connus des autres nains car aucun d’entre eux n’y survécut.
Au soir, la ville brûlait et le sol était couvert de morts… deux cent nains avaient emportés avec eux plus de deux mille gobelins et orques. Cependant, le long serpent des hordes en migration continuait de se répandre dans la vallée.
La cavalière flatta l’encolure de sa monture et se tourna en direction des collines couvertes d’arbres qui cascadaient depuis les Carpates en direction des plaines de Baragan. La rivière Vedea ondulait dans ce paysage paisible… enfin pas totalement paisible. Une haute colonne de fumée montait dans le ciel. Vu la direction, au sud-est, ce devait être la ville de Ciolănesti qui devait brûler. Le pur-sang renâcla en tournant les oreilles. Ils n’étaient pas seuls…
La jeune femme donna un coup de ses éperons et le cheval démarra en trombe. Le sentier qu’elle suivait rejoignait une route plus large qui descendait vers le sud-ouest. La chaussée défoncée était envahie par une épouvantable cohue. Des charriots sur lesquels on avait entassés de maigres biens voisinaient avec des brouettes, des gens à pieds, hommes, femmes, enfants. Ils avaient des visages hantés. Ils marchaient sans parler, sans un regard à droite ou à gauche, les traits tirés, les yeux fixés par terre ou en avant. En dépit de leur épuisement, ils avançaient.
Peu désireuse de se mêler à eux, la femme tira sur ses rênes et fit obliquer sa monture pour suivre un chemin parallèle à la route. De toute manière, le soleil hivernal la dérangeait, sa lumière la blessait et même protégée par sa capuche, elle préférait la pénombre des sous-bois. La monture que lui avait donnée son oncle avait le pied sûr, elle enjambait les racines et sautait les troncs couchés sans ralentir.
Le pur-sang noir la conduisit jusqu’à une petite ferme misérable construite aux limites d’un minuscule lopin où ne poussait que des cailloux. La porte était grandes ouverte. Il n’y avait aucun bruit. Elle mit pied à terre, et entra la main sur le pommeau de son épée. Des fruits étaient abandonnés sur la table, un tabouret gisait au sol. On aurait dit qu’un coup de vent avait jeté le contenu du buffet au sol
- Il y a quelqu’un ?
Nul ne répondit et l’inconnue haussa les épaules. Elle était sur le point de repartir quand des appels horrifiés retentirent à l’extérieur. La jeune femme courut jusqu’à l’entrée du chemin qui conduisait à la fermette. La petite route qu’elle avait longé y était visible… et c’était la panique. La raison lui apparu lorsqu’une ombre éclipsa un instant le soleil. Un… non, trois… oui trois volatiles géants tournaient dans le vent. On aurait dit des lézards avec des ailes de chauve-souris et un long cou sinueux terminé par une tête au lourd bec garnis de dents. Quoi que soit ces horreurs et le nom qu’on leur donne, c’étaient des montures. Chacune portait deux humanoïdes sur des selles de cuir.
- Des gobelins !
En les voyant s’abattre sur une charrette remplie d’enfants apeurés, son sang ne fit qu’un tour. Elle avait dégainé son épée. En un instant, elle avait rattrapé l’attelage. Sa lame siffla et trancha le cou de la bête monstrueuse. Les deux gobelins qui la montaient connurent une fin aussi expéditive.
Peu courageux, les deux autres montures aériennes dégagèrent immédiatement. Les hommes terrifiés se relevèrent, coulant des regards stupéfaits et hostiles en direction de celle qui venait de la sauver. Son capuchon avait glissé, dévoilant une longue chevelure d’un noir d’encre, une peau cyanosée et des yeux rouges.
Les pauvres bougres se signèrent.
- Nosferatu ! Nosferatu !
La vampire Erzsebet von Kronstadt rengaina son épée et fit demi-tour en haussant les épaules. Une longue route l’attendait et après tout qu’avait-elle fait pour mériter leurs remerciements… mis à part avoir sauvé leurs enfants ?